La communication érotique du couple

Vivre en couple dans la durée est une expérience difficile et passionnante. La passion amoureuse s’éteint ou se transforme pour parfois s’apaiser. De nombreux dysfonctionnements relationnels et sexuels apparaissent dont le plus répandu est la perte de désir d’un ou des deux partenaires. Elle s’accompagne de tensions, d’angoisse et d’incompréhension. Les comportements perdent de leur signification initiale. Les moteurs de l’érotisme ne sont plus activés. La communication érotique est interrompue.

En m’intéressant aux processus d’accordage primitif bébé-mère, j’ai pu mieux comprendre toutes les difficultés dans un couple à s’accorder durablement dans la sexualité. Des travaux comme ceux de Daniel  Stern ou de René Roussillon ont mis en exergue les difficultés d’accordage et les fluctuations importantes dans la relation première de l’enfant. L’expérience montre que les tâches premières de l’enfant vis-à-vis de sa mère est d’apprendre à se relier en s’érotisant, sans se confondre.  On est déjà au cœur des enjeux du couple. Rester soi-même, trouver du plaisir, tout en  se reliant à l’autre sans se confondre et se perdre. C’est l’enjeu majeur d’une relation amoureuse.

 

Prenons un exemple parmi tant d’autres.

Elle dit non, gentiment, à son mari qui lui demande de lui faire plaisir en s’habillant de manière plus sexy pour une soirée chez des amis. Elle est dans une phase d’affirmation de sa différence. Son mari, F, ressent  une tension  qui se traduit par un resserrement dans le plexus. Il sait que c’est le droit de sa compagne de dire non. Pourtant il ressent le besoin de se protéger.  Un mélange de tensions et de pensées parasites semble vouloir lui dire, « si elle ne veut pas me faire plaisir, c’est qu’elle ne m’aime pas ». Quelques minutes plus tard, elle lui présente un nouvel habit qu’elle s’est achetée. Il ne s’y intéresse pas. La tension monte en elle. Elle fait des efforts pour ne pas la montrer. L’angoisse l’envahie. Puis elle lui dit qu’elle n’est pas bien. F exprime sa difficulté à accepter son non. Ils se rapprochent et traduisent leur tension en excitation sexuelle et par  l’expression de fantasmes agressifs.  Ils éprouvent alors  une profonde gratitude.  La demande de F devient moins impérative. O peut l’accueillir comme un plaisir pour elle amplifié par le plaisir que cela occasionne chez lui. Cet exemple montre toute la complicité de la communication érotique.

Ce qui vient contrarier le désir de l’un met en tension l’autre et génère de l’angoisse qui doit être évacuée de soi. Deux voies s’offrent aux amants alors. Celle de la fermeture vis-à-vis de l’autre, fermeture qui n’est pas forcément consciente ou conflictuelle et celle de la créativité en faisant appel aux moteurs de l’érotisme qui visent à contrer l’angoisse en érotisant la situation.

 

La communication interpersonnelle et érotique.

La communication érotique est un ensemble de signes, de gestes, de dires, de comportements ou d’images qui suggèrent l’amour physique,  le suscitent, l’accompagnent et  amplifient l’excitation sexuelle et son  écoulement. L’érotisme est une sorte  d'affection des sens provoquée par la perception d'une autre personne réelle ou imaginaire.  Les situations qui érotisent une personne sont  une production de l’esprit  reliée au corps par l’imaginaire. L’érotisme est porté par  une pensée primitive de l’être humain qui a pris racine dans  la satisfaction trouvée dans la relation à la mère et dans le fantasme auto-érotique (fantasme masturbatoire)  qui lui  permet d’érotiser l’angoisse qui accompagne  la frustration et l’absence de l’objet de désir.

L’érotisme est aussi à craindre. « L’érotisme est un pouvoir sexuel sans bornes, illimité, démesuré, il faut le craindre » nous dit Sade. Il prend refuge  dans la transgression. Il nie l’impossible. C’est le triomphe du rêve.

Découvrir ses propres fantasmes, moteurs de l’érotisme,  est l'une des bases de la connaissance de soi. Ils nous parlent de notre vitalité. Ils s’opposent à la pulsion de mort qui invite à se retirer de la vie.  Pour Georges Bataille, l'érotisme fait peur parce qu'il excelle dans l'excès, s'épanouit dans la surabondance et l'illimité. Il élève l'instinct au rang d'un art d'aimer, et donc de vivre.  Il invite à la rencontre de l’autre, comme dans une danse à deux où le pas de l’un rencontre le pas de l’autre. Dans le couple, de nombreux écueils viennent interrompre la danse. La dépression érotique prend le dessus.

La perte de désir est rarement une problématique purement sexuelle. Elle est essentiellement relationnelle. Des femmes ou des hommes s’étonnent souvent dans le cadre de la thérapie qu’ils aient pu passer d’un stade « de bête de sexe » à des situations de désintérêt sexuel avec le même partenaire. Les piments du désir et de la jouissance ont disparu de la relation. Le manque et la frustration ont renversé peu à peu la dynamique du désir en sentiment d’angoisse lié à des poussées émotionnelles non conscientisées.

 

Le fantasme proche de la nature biologique de l’être humain.

Le premier niveau de transformation de ce qui est rencontré dans l’expérience psychique est le niveau du corps. Si les comportements de l’autre sont inattendus, incompréhensibles car inconnus en soi, le corps est mis en sur tension. La surexcitation se traduit par de l’angoisse, de la colère ou des manifestations somatiques. Si le désir de l’autre entre dans son propre désir, le corps s’érotise dans une mise en expansion.

Le second niveau  est celui de l’image ou du fantasme. Le fantasme opère un retournement triomphant de nos angoisses existentielles. A la source, on retrouve l’enfant confronté à  un ailleurs de la mère. Il prend plus tard conscience qu’il n’est qu’un seul sexe. Son désir pour le parent du sexe opposé au sien est interdit. La mégalomanie de l’enfant tout puissant est mise à mal.  Dans le scénario fantasmatique d’une personne, elle est le metteur en scène et se crée dans une illusion de victoire sur les traumas de la vie. La souffrance peut être érotisée. L’abusé devient abuseur. La honte devient excitation. Il y a renversement des rôles. D’autres scénarios permettent au rêveur la restauration de l’identité de genre et du narcissisme endommagé. Le vide maternel ou paternel peut être érotiquement comblé. Quelle puissance ! La toute-puissance de l’imaginaire érotique n’a pas de limites. Elle agit sur le corps en restaurant la continuité des désirs. Pourquoi ne pas y puiser des ressources?

Le fantasme agit hors de la conscience. Dès qu’il apparait sous la forme d’images érotiques, il est mentalisé. S’il débouche sur une succession d’images reliées entre elles, il devient un scénario érotique. La  mise en mots du fantasme lui fait perdre de sa toute puissance. Le metteur en scène s’entend le décrire. Il le distancie. La conscience crée un espace tampon entre le metteur en scène et le scénario qui se déroule. Il  peut devenir alors maître du jeu. Il peut prendre  conscience que c’est  lui qui est mis en scène,  jouant tous les personnages fait de lui-même et la projection de lui-même dans le désir de l’autre.

Le troisième niveau de transformation de l’existant est  la mise en langage de ce qui apparait. Le langage introduit à la culture, à la vie en société régie par des codes de communication faits pour se comprendre et pour partager l’expérience vécue. Mais entre le désir, dans sa toute puissance, qui veut s’affranchir de toute règle et la société qui borne les activités du groupe, tout un déploiement d’énergie apparait. Elle se situe entre l’interdit et la transgression de celui-ci, entre l’intensité de vivre qui flirte avec le refus de vivre, entre la quête des plaisirs charnels et leurs débordements et la répression de tout débordement qui mettrait en danger l’ordre établi.  Que de paradoxes?

 

L’hostilité, la déshumanisation et l’animalité  au cœur de l’érotisme.

Dans les scénarios sexuels des patients qui laissent vivre suffisamment  leur imaginaire érotique,  on retrouve  l’humiliation comme  thème principal.  Elle exprime le  caractère animal et dérangeant de la sexualité. Elle fait appel à un autre registre que celui de l’intelligible, de l’ordre et de la bienséance. Elle est sous-tendue par l’ombre de soi-même qui demande à être identifiée et acceptée. Rencontrer les parties de soi qui dérangent c’est contacter sa vitalité. Mais la conscience doit être en mesure de maintenir une juste distance avec ce qui pousse en soi et la réalité.  L’image doit pouvoir être pensée et s’offrir  au discernement.

Le fantasme a une valeur symbolique. Il s’est forgé sur le roc du biologique en fonction  de l’histoire de chacun.

« Ce n’est pas le savoir, mais l’imagination qui va au fond des choses » dit Georges Bataille.

L'hypothèse de Stoller est  que les menus détails du scénario qui sous-tendent l’excitation sont censés reproduire et compenser les traumatismes et frustrations de la vie. Ils ont  pour origine  les rabaissements subis  dans  l’enfance et l’injure faite à la toute puissance infantile par les processus éducatifs.

L’excitation est le résultat immédiat de fantasmes conscients et inconscients. Le  scénario sexuel qui l’accompagne, fait de plusieurs scènes, exprime les fantasmes originaires dans  une forme condensée des événements de la vie du rêveur. Il s’est constamment remanié durant toute une vie. A la base, on trouve les premières empreintes perceptives et relationnelles entre le nourrisson et sa mère. Elles se  différencient des processus d’acquisition ordinaire en ce qu’elles sont produites très précocement, peu après la naissance. Elles sont stables et ont des effets à long terme.

L’autre ne fait que solliciter la fantasmatique profonde en soi et sa nature perverse. On est au cœur de l’érotisme.

Lorsque l’on parle de perversion, on signifie que les qualités humaines ont disparus et  qu’il y a déshumanisation. Les scènes d’une  femme prise par plusieurs hommes excités ou faisant l’amour à un animal présentent des aspects que la conscience refuse. Mais l’être humain a cette qualité de pouvoir se représenter et d’imaginer ce qui se joue en lui tout en conservant un degré d’empathie avec l’autre. L’autre, dans la perversion impulsée par des fantasmes, est en quelque sorte fétichisé. Les corps sont magnifiques, les sexes puissants. La réalité est tout autre. Elle est faite d’imperfections. L’empathie de chaque partenaire est nécessaire. Elle met en résonnance ses propres imperfections avec celles de l’autre.  Elle  favorise le va et vient entre le fantasme et la réalité. Elle confère aux aspects fétichisés de l’autre des qualités humaines. Celles-ci sont partiellement ou momentanément atténuées. Mais elles sont là dans l’acte sexuel  toujours prêtes à revenir en figure à la conscience.

La fétichisation des corps s’oppose au temps qui fait son œuvre. Les corps changent et vieillissent et font violence au désir. Par exemple, les transformations corporelles au cours de la grossesse modifient les facteurs de l’attractivité érotique et suscitent souvent des angoisses qui ne peuvent s’érotiser. Dans la communication du couple, les changements corporels sont l’objet de beaucoup de non-dits. « Il a pris du ventre et je ne le supporte plus. Je suis attiré par des femmes plus jeunes » disent certains patients et patientes.  La pérennité de l’excitation sexuelle dans le  couple dépend de la capacité des partenaires à s’ouvrir à  d’autres facteurs d’excitations disponibles en eux pouvant se substituer ou élargir ceux  des premières rencontres.  L’élargissement fantasmatique est une des réponses.

 

La séduction narcissique motrice et ciment de la rencontre.

La toute puissance  narcissique et donc fantasmatique qui nie la castration, la mort, l’imperfection, la solitude et la responsabilité se heurte à la réalité qui pose les limites. L’angoisse issue de ces antagonismes  a besoin d’être érotisée dans des activités  auto-érotique, la masturbation ou par  l’érotisation de soi avec l’autre. Dans leur dynamique de réparation,  les fantasmes fusionnels et les fantasmes anti-fusionnels cherchent à créer l’unisson et à restaurer la toute puissance primitive. Les forces d’attraction visant à incorporer l’autre se confrontent à la fusion impossible. Cela  engendre  des forces de répulsion, animées  d’une forme d’hostilité qui se traduit par de l’excitation sexuelle.  « J’ai envie de te baiser, de te pénétrer, j’ai envie de t’absorber, j’ai envie de te faire mal, je t’aime ».

Le narcissisme tend à gommer l’autre dans sa différence. La sexualité vise à combler l’écart entre le fantasme et la réalité. Le  fantasme  en contact avec l’autre réel, l’autre différent  est générateur d’excitation - angoisse ou excitation sexuelle. Ces deux formes d’expression cohabitent plus ou moins intensément jusqu’à leur dissipation dans la décharge finale, aboutissant à l’insatisfaction ou à la jouissance profonde.

La relation narcissique lorsqu’elle se dépose pour laisser l’autre apparaître dans sa différence donne un  sentiment profond et informel de connivence avec cet autre, l’amoureux. Elle se joue sur un fond de séduction narcissique qui vise à établir une entité commune où chacun se reconnait positivement dans l’autre.

 

Le cycle de la sexualité engendré par l’autre.

Dans le cycle de la sexualité, l’histoire qui se condense dans le scénario érotique active différemment les différentes phases du cycle sexuel : le désir du désir, le désir sexuel, l’engagement et la prise de risque avec l’autre, l’érotisation partagée, l’orgasme, le retrait et la résolution de l’expérience. Par exemple le désir de désirer sera peut être porté par une scène d’amour  idéalisée  construite  sur le manque. Des représentations multiples et personnelles  peuvent jouer cette fonction d’activateur de l’érotisation.  L’idée d’une  femelle douce ou endiablée peut créer un vrai désir de rencontre et une empathie avec le désir de cet autre. L’engagement peut passer par une phase d’excitation où les regards s’échangent et se prolongent par des caresses apaisantes. D’autres fois et pour d’autres,  des mots plus crus seront le starter d’une mise en route sexuelle. Des images de sexes  les accompagnent. Il n’est point besoin  de les regarder pour se les représenter. Dans les échanges buccaux d’autres images peuvent s’immiscer dans la profonde sensation d’être en contact avec le plus intime. Le fantasme est inconscient, préconscient ou conscient. Mais il est bien là. La pénétration prendra des formes différentes. L’homme dessus qui empoigne les fesses de sa femme à pleines mains  fait qu’elle se sent prise dans son fantasme comme une putain.  En levrette, la femme se ressent comme une chienne. Elle peut être  soumise au sadisme de l’homme. Il la prend sans égard. Il se fait du bien. Toutes les séquences fantasmatiques peuvent s’inverser ou se compléter à volonté en fonction de la richesse fantasmatique issue de l’histoire de chacun.

Par exemple,  une femme cherchait sa satisfaction et aspirait à l’orgasme avec son compagnon. Son homme lui dit : « Je te vois en train de faire l’amour avec un autre homme, tandis que d’autres te regardent en se masturbant. Ils éjaculent tous ensemble sur toi. » Les impressions suscitées par le fantasme de son  compagnon entraine la femme dans un orgasme tonitruant. Son orgasme active alors une profonde jouissance de l’homme. L’idée même de la scène dans une situation de moindre excitation aurait  confronté la femme  au réel, pouvant aller activer plutôt un sentiment de dégout. Le dégout flirte ainsi avec l’excitation. Son dépassement  a conduit les amants à la réjouissance. Pour d’autres cela aurait engendré du rejet. Au moment de l’orgasme, l’homme  qui visualise sa femme en train de se faire prendre  fond de plaisir. Elle les a mis à sa merci. Elle est puissante.

Les affects qui accompagnent l’image sont très clairs dans leur dynamique. Le désir d’être désirable, de voir, de dominer, d’être bestial, de transgresser les limites, d’être les deux sexes, de jouir avec un représentant de son propre sexe, de partouzer, de vivre l’inceste sont quelques uns des  principes  que l’on rencontre. Les agencements et les passages d’une image à une autre  sont signifiants. Que les acteurs vivent les séquences sur un mode conscient ou inconscient, dévoilé ou  partagé, l’interaction fantasmatique dynamique  avec l’autre est essentielle.  Si les énergies,  qui portent la sexualité ne sont  pas en phase, le cycle sera  interrompu par un des partenaires ou par les deux. Si un seul interrompt le cycle et que l’autre le poursuit, il y a violence. Le cycle ne se bouclera pas. Le prochain aura du mal à s’enclencher. La proximité de l’angoisse et de la jouissance explique la fragilité de la communication érotique. La confusion entre le réel et le fantasme l’amplifie.

 

L’accordage érotique est relationnel.

La relation existe dans une dynamique de champ dans lequel l’essentiel de l’expérience est la conséquence des actions de l’autre et où les facteurs affectifs et érotiques sont indissociables. Les  échanges primitifs avec la mère dans une relation donnée avec un autre présent le père, ont constitués une matrice relationnelle et sexuelle qui a intégré dans ses multiples remaniements tous les événements marquants ou répétitifs affectifs et érotiques de la vie de chaque personne.

L’autre dans le fantasme n’existe pas. Il n’est que le reflet des désirs profonds du metteur en scène. Dans l’érotisme l’autre entre dans le scénario qu’il interprète positivement. L’excitation sexuelle et la jouissance de l’un se nourrissent de la jouissance de l’autre et réciproquement.

Les besoins sexuels et affectifs des partenaires  vont structurer la relation. Ils vont cimenter les liens interpersonnels et s’inscrire dans une dynamique intersubjective du couple. L’inconfort, la frustration dans le cycle de la sexualité, le manque dans la communication érotique vont être autant structurant que les moments pleins ou la satiété sexuelle est atteinte. Les conduites vont être répétées, amplifiées, avec des variations  appropriées ou stéréotypées. Chaque rencontre vise le plaisir et l’apaisement. Une série de rites incomplets, interrompus et inefficaces n’apaise pas les partenaires. Ils vont peu à peu saper le désir et donner place à cette violence de désirer un autre inatteignable et générateur de déplaisir.

On peut extraire dans chacune des relations des invariants fondamentaux qui définissent un soi relationnel et sexuel de l’un et l’autre constitutif d’un nous propre à chaque couple. La gamme optimale d’excitation de l’un dépend d’une gamme optimale de stimulation venant de l’autre et réciproquement. Il s’agit de reconnaitre en soi les gammes d’excitation et les signes venant de l’autre la stimulant. L’autre est un activateur et un  régulateur de soi engendrant une création mutuelle du NOUS.

On peut parler d’un Soi-Autre qui repose sur l’attachement qui ne peut être différencié du soi-plaisir. L’autre est indispensable dans la régulation de la sécurité interne permettant de s’engager dans le plaisir.

Etre caressé ne suscite pas forcément  l’envie de caresses et de caresser. L’autre réel et les signes qu’il offre ne doivent pas  être trop différent de l’autre fantasmé.  Le fantasme associé à l’étreinte avec un partenaire donné crée la perception de cette même étreinte. Si la caresse de l’un n’est pas suivie par une caresse de l’autre, une expression nouvelle et positive du visage ou un son qui acquiesce que c’est bon, l’amant peut être déstabilisé. Les signes l’affectent directement, l’anxiété prend le pas sur l’excitation sexuelle. Un nouvel équilibre est à trouver, sinon le cycle sera interrompu ou saboté. L’amant pourra se précipiter uniquement et rapidement sur la décharge sexuelle pour contrer l’angoisse ou être dépassé par une éjaculation prématurée. Il pourra aussi se démobiliser  et se replier dans sa bulle narcissique et par la répétition de ce type de phénomène désinvestir érotiquement la relation. Le processus de  désengagement et de démobilisation agit de façon similaire chez l’autre partenaire. Le désengagement peut être uniquement affectif ou sexuel ou les deux.

L’imbrication des accordages passe inaperçue. Pourtant les accordages sont permanents. Ils visent à rendre cohérents les gestes, les signes et leur signification pour tendre vers la rencontre des désirs dans une signification commune.

Ce n’est pas le comportement qui est porteur de sens mais l’état émotionnel projeté ou partagé qui accompagne le comportement.  L’accordage affectif et érotique n’est pas une forme d’imitation de l’autre. Il est bien ajustement et création à partir de deux états émotionnels qui s’amplifient et se complètent.

Dans la communication érotique et affective il y a contagion d’affects. L’affect est induit par ce que l’autre laisse apparaître à la vue, à l’audition et au toucher et à ce que la personne est disposée à percevoir et par les significations conscientes ou inconscientes qu’elle leurs donne, significations déjà existantes en soi mais seulement sollicitées par les signes donnés.

La communication affective et la communication érotique sont deux formes particulières de l’intersubjectivité. La communication érotique est indissociable de la communication affective. Ce qui les détermine c’est l’accordage entre les amants.

 

A la recherche d’un NOUS fantasmatique.

En résumé la sexualité est en lien avec le vécu primitif de la personne. Elle met en jeu les empreintes et les habilités corporelles et relationnelles. Elle fait appel aux fantasmes soutenant toute construction érotique, les préférences érotiques et le rapport à l’autre. Leur forme d’expression et les interactions avec l’autre détermineront l’excitation sexuelle. En effet dans le processus  d’enclenchement et de résolution du cycle sexuel, la fantasmatique et les  constructions érotiques sont interactives et s’inscrivent forcément dans la relation, spécifique à chaque moment du couple. L’érotisation d’une personne   ne sera pas pareille dans un contexte familial, extraconjugal, après un premier enfant ou après dix années passées ensemble. Elle dépendra, bien sûr,  de l’humeur et du contexte du jour et de l’évolution des comportements du partenaire.   Certes la structure fantasmatique bouge peu, mais elle subit des remaniements dans le temps en fonction des expériences vécues, du partenaire actuel et d’un élargissement possible  aux aspects les plus profonds de son être érotique.

L’exploration  fantasmatique est à la fois personnelle et intersubjective. Dans l’accompagnement thérapeutique du couple, c’est un travail de co-construction à deux et à trois. L’imaginaire  ne demande, le plus souvent,  qu’à s’exprimer. C’est une question d’autorisation. Lorsque la personne dépasse la culpabilité qui freine son imagination et prend conscience que l’imaginaire érotique n’est  pas la réalité, elle peut partir à la rencontre de ses constructions érotiques profondes. Dans un premier temps elle  restera en surface. Les idées actuelles, les préjugés sur la sexualité en général et sur sa propre sexualité demandent à être regardés. Le récit des découvertes  et des vécus  sexuels de la personne n’est pas sans importance.  Mais l’histoire de la personne s’exprime dans les modalités de son excitation sexuelle, dans la  façon dont elle s’érotise avec le partenaire et la manière dont elle érotise sa  vie.

L’exploration fantasmatique est d’abord une recherche sur le soi- sexué en relation. La présence, l’écoute et l’engagement du thérapeute ou du partenaire lui donne une dimension intersubjective. Parler  à un autre, de ce qui s’anime en soi par l’image sexuelle est  source de beaucoup d’affects, parfois d’inhibition. L’exploration fantasmatique se situe forcément dans un contexte transférentiel. « J’ai honte, je ne peux pas vous le dire » ont pu me dire certains patients. D’autres  se bloquent dans leur narration, il n’y a plus d’image, ni même de pensée. Les pleurs suivent parfois.  Parler de son intimité à un homme plutôt qu’à une femme thérapeute changera fondamentalement le contexte. La dimension contre-transférentielle est à considérer. Si le thérapeute n’est pas au clair sur sa propre sexualité, sa propre  vision du couple, sur son  ouverture aux autres points de vue, le questionnement co-constructif sera biaisé.

Dans l’exploration, peu à peu, les réseaux de surfaces se fissurent  pour laisser émerger la dimension plus profonde de la dynamique sexuelle. Des scénarios érotiques  émergent les aspects  agressifs  et transgressifs de la sexualité. L’art du thérapeute c’est de permettre  par son  accompagnement la navigation entre les réseaux plus profond et les réseaux de surface, les réseaux affectifs et les réseaux agressifs. Le caractère érogène, anxieux voir angoissant  ou sans affect de ce qui s’exprime sera  autant signifiant que ce qui se dit. L’exploration est progressive. Elle  doit tenir compte des défenses de la personne et du sens qu’elle peut  mettre sur sa propre fantasmatique.

 

L’exploration fantasmatique en couple.

Il ne suffit pas de connaître ses fantasmes, leur dynamique et d’approcher leur sens historique et conjoncturel pour être en mesure de vivre sa sexualité à deux. Le fantasme masque souvent une angoisse dont l’origine très ancienne est relationnelle.  Avec le partenaire, d’autres  enjeux sont sous-jacents. L’angoisse peut devenir dominante et submerger la personne. L’excès d’excitation peut se traduire par une mise en acte non ajustée à l’autre ou à une rupture de contact pour contrer le trop d’excitation. Celle-ci peut se déplacer sur d’autres objets ou intérêts et  se traduire par des représentations contraires de dégout, de pudeur et d’hostilité.

Le fantasme garde, s’il n’est pas distancié, son caractère narcissique de base. Le refus ou le jugement présupposé du partenaire peut amplifier l’angoisse et engendrer une décharge non ajustée. Ce qui est imaginé de l’autre peut également conduire à la culpabilité et au repli sur soi. Replacer l’exploration fantasmatique dans ses aspects interactifs est alors important pour la bonne santé du couple. Le travail individuel en couple permet bien sûr de préparer le travail interactif du couple.

Il est surprenant de voir qu’une personne, dans le travail individuel, peut  exprimer un scénario érotique et ressentir de l’excitation, alors que le même fantasme perd de sa charge érotique ou engendre de l’angoisse en présence du partenaire. Il y a d’autres enjeux. Des blessures antérieures de petite fille ou de petit garçon, sont réactivées par le partenaire. Elles s’inscrivent  dans le  système relationnel et sexuel du couple.

Un  exemple peut venir éclairer mon propos. Violette et Georges ne faisaient plus l’amour depuis des années. Ils se sentaient très facilement excédés. Violette se plaignait du manque de préliminaire de son mari dans la sexualité. Les quelques fois où ils ont tenté  de faire l’amour, elle ne lubrifiait pas ou peu. Georges  estimait que quoique qu‘il fasse, elle n’était jamais satisfaite. Parmi tous ses désirs, il aurait tant aimé qu’elle lui fasse de temps en temps « une petite fellation ». Il s’exprimait avec beaucoup de pudeur.  Lors des premières séances thérapeutiques, il avait coupé tout désir et s’était réfugié dans la masturbation via internet.

Le dévoilement de leur fantasmatique a laissé apparaître des scénarios excitants en contradiction avec leur demande consciente. Violette se voyait dans des scènes à forte charge érotique où elle faisait l’amour avec plusieurs hommes inconnus dans des lieux incongrus. Ils se faisaient du bien avec elle. Elle était soumise. Georges se voyait en train de violenter une femme, la prendre par les cheveux et la forcer à mettre son sexe dans sa bouche. Ce fantasme en contradiction profond avec sa perception de l’amour lui a causé beaucoup d’émotion. Les comportements et le discours de l’un comme de l’autre autour de la sexualité entraient dans un double langage qui faisait violence à l’autre.

Les fantasmes ont été apprivoisés dans un travail individuel en couple. Le sens historique trouvé dans le vécu et la place qu’ils avaient dans la famille était devenu évident. Dans cette forme de travail, l’autre absent est toujours présent. Dans le travail de couple,  l’écoute empathique de l’autre  a permis de tendre vers une  fantasmatique commune plus large.  La sexualité a repris, dans un cadre codifié. Puis elle  a laissé place par la suite à beaucoup de fantaisie et permis d’explorer une créativité sexuelle qui s’est exprimée hors du champ sexuel habituel et limité.

La communication érotique dans le couple,  dépend, dans la durée, du dévoilement de la fantasmatique propre à chacun, de la capacité à la mettre en mot pour mieux la distancier et la mettre en résonnance avec celle de l’autre. Le dévoilement n’est pas toujours possible, tant il renvoie à des peurs et à une insécurité profonde. Mais s’il s’ouvre, l’espace fantasmatique de chacun s’élargit dans l’écoute de celui de l’autre pour créer ensemble, au fil des événements sexuels, un NOUS fantasmatique. La capacité à se réjouir à deux est un des enjeux de chaque  couple.

 

L’érotisme invite à la transgression, l’accordage érotique à la rencontre.

L’érotisme  invite à la transgression de l’esprit, au débordement des représentations associées à l’ordre social et  à ses limites pour créer des moments où le couple sort de la fermeture et de la discontinuité, pour se rencontrer profondément. Les moments érotiques du couple ne vont pas de soi. Ils nécessitent la mobilisation d’une forme d’agressivité sexuelle et une attitude active des amants capable de prendre la responsabilité de leur jouissance au sein du couple, de la susciter afin de trouver l’accordage érotique qui les transcende dans la réjouissance.  La créativité érotique du couple s’inscrit dans un discernement entre ce qui est du ressort de la liberté des  amants et  des limites du bien vivre en société. La liberté de chaque partenaire  s’arrête là où commence celle de cet  autre dont  nous avons tant besoin pour vivre.  En vivant des moments de continuité dans la réjouissance et la créativité, les amants  éprouvent un sentiment de  gratitude,  propice au sentiment d’amour.

 

Michel Bonhomme

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Commentaires : 3
  • #1

    Moulin (lundi, 04 juin 2012 04:40)

    Il me manque une info importante pour passer à l'acte d’achat du livre de Michel Bonhomme : nombre de pages ( est-ce un pamphlet de quelques pages ou une thèse de 500 ?) une présentation du sommaire nous éclairerait également. Feuilleter quelques pages de l'introduction donnerait une idée du ton. Enfin : se rapprocher de ce que l'on fait en librairie avant de se décider.

  • #2

    Mado (lundi, 14 janvier 2013 19:09)

    Moi,je ne pas de commentaire mais, j'ai deux questions à vous pauser:Quels sont les intervenants doivent avoir pour aider les jeunes?et 2e quels sont les facteurs essentiels dans l'éducation pour vivre une sexualité saine?

  • #3

    Dorian Auston (lundi, 06 juillet 2015 02:58)

    un bon article que je vais surement relayer, par contre êtes vous sur que ça marche vraiment ?